redonnez leur bon sens aux mots !


Bien souvent, certains mots sont employés à mauvais escient, voire à contresens. Comme souvent, l’influence des médias n’y est pas étrangère. Quelques-uns de nos journalistes se plaisent à utiliser certaines locutions « à la mode » dans leur milieu sans avoir pris la peine de vérifier leur pertinence. C’est souvent le cas pour des termes tels que : éponyme, initier, commémorer et bien d’autres… Allez, quelques-uns de ces joyeux barbarismes sur la sellette, manière de ne pas s’ennuyer en les repérant si jamais il se trouvait que, par le plus grand des hasards, leurs propos soient creux… 

Éponyme

   

                                                                          Athéna, déesse éponyme d'Athènes

Cet adjectif, disons-le, assez distingué, est souvent utilisé à toutes les sauces ! Dans bien des cas, c’est l’adjectif homonyme qui devrait être employé, mais « ça fait moins classe » ! Une visite dans la Grèce antique s’impose, histoire de lui rendre ses lettres de noblesse… 

Le terme vient du grec ancien ἐπώνυμος, (epônumos), composé de epi : sur et de onoma : nom. Sa signification est donc : qui donne son nom à (quelque chose ou plus rarement à quelqu’un). L’éponyme est donc celui qui donne son nom, ce n’est pas celui qui le reçoit. En effet, les « dieux éponymes » donnaient leur nom à une ville et l’avaient ainsi sous leur protection. C’est le cas par exemple d’Athéna qui est la déesse éponyme d’Athènes, mais en aucun cas Athènes est la ville éponyme d’Athéna ! On peut donc dire que Madame Bovary est le personnage éponyme du roman de Gustave Flaubert, mais on ne peut pas parler du roman éponyme de Gustave Flaubert. Autre exemple : Le film a été tiré du livre éponyme : correct, c’est bien le livre qui a donné son nom au film. Mais le film éponyme tiré du livre : incorrect, puisque le livre n’a pas été écrit d’après le film.


 Initier

    

Ce n’est pas un délit d’initié que de vouloir initier quelqu’un, mais c’est une faute que de l’employer à la place de « commencer », « amorcer », « entamer », « lancer » ou « entreprendre » ! 

Bien que « tendance » dans le langage courant, le verbe initier signifie : admettre quelqu’un à la connaissance, donner à quelqu’un les connaissances rudimentaires dans un domaine, mettre quelqu’un au courant de choses secrètes ou être le premier à lui révéler une pratique. Ici, l’influence de l’anglais, initiate dont la traduction est amorcer, engager, déclencher, est à l’œuvre !  L’Académie française tolère le sens de amorcer, engager, dans le domaine des sciences :  initier une réaction chimique signifie mettre en œuvre la phase initiale d’un processus. Le Larousse admet le sens de démarrer un processus, avoir l’initiative d’un projet, alors que le Petit Robert n’en parle même pas et s’en tient au sens originel. Autrement dit, initier est à manier avec précaution ! 

Pour résumer, on parle de « celui qui a lancé le débat » et non de « celui qui a initié le débat », et l’on dira que « c’est elle qui est à l’origine de ce projet » plutôt que « c’est elle qui a initié ce projet ». 

Quant à merlin l’enchanteur, il initie bien la fée Viviane à la magie… et à d’autres choses peut-être, mais l’histoire ne le dit pas !


Commémorer  

Bon, je reconnais que débusquer ce genre de faute est subtil, d’autant qu’on l’entend… à chaque commémoration ! 

Pour faire court, commémorer un évènement passé veut dire littéralement : se souvenir ensemble. Et on se rappelle ensemble comment de cet évènement ? Hein ? Tout simplement par le biais d’une cérémonie. Et la cérémonie, elle ne se commémore pas, elle se célèbre ! 

On commémore un évènement et on fête un anniversaire ou on célèbre un souvenir. Quelques exemples pour clarifier : 

On commémore cette bataille en élevant un monument, mais on célèbre le souvenir de cette bataille. On commémore l’armistice de 1918, mais on fête le 102ème anniversaire de l’armistice de 1918. 


Pallier 

Alors, qu’on se le dise, pallier à n’existe pas ! Quant à palier, c’est l’endroit où l’on rencontre son voisin en sortant de son appartement ! N’oubliez donc pas de doubler le l. Le pallium était un manteau chez les Romains, d’où le verbe palliere : couvrir d’un manteau. On pourrait même parler d’un « cache-misère » … 

Certains sportifs pallient leur manque d’entraînement en recourant à des produits dopants. Comment pallier le désintérêt croissant des élèves pour le français ? Ce n’est pas avec cette réforme que l’on palliera le problème de fond. 

Bref, vous l’aurez compris, le verbe pallier, de par son étymologie, ne se construit pas comme le verbe remédier à, beaucoup plus fort dans la recherche de résultat : remédier à ses lacunes en orthographe en étudiant est en effet plus constructif que de pallier ses lacunes en n’écrivant plus ! 


Achalandé

  

                                                               Ceci est un étal bien approvisionné !

Celui-ci bat tous les records ! Par abus de langage, nous disons qu’un magasin est bien achalandé en pensant qu’il est bien approvisionné. Mais que nenni ! Un magasin (ou un marché) bien approvisionné est un lieu qui attire les acheteurs (les chalands), et il est donc bien achalandé ! Je vous l’accorde, le terme de chaland est tombé en désuétude, et l’expression bien achalandé pour désigner la fréquentation de clients dans un commerce n’est guère employée. Pour autant, il existe bon nombre de vocables pour décrire un bel approvisionnement : fourni, assorti, ravitaillé, approvisionné, pourvu, alimenté… Donc un marché bien achalandé est un marché qui attire une clientèle importante grâce à ses étals bien approvisionnés 


À l’instar de

    

Expression un peu moins courante dans les médias mais que l’on entend de temps en temps au fil d’une conversation, à l’instar de, locution séduisante par son registre assez soutenu, est parfois employée à contresens à la place de contrairement, au contraire de.   Peut-être est-ce dû à ses deux premières lettres in qui rappellent le mot inverse, ou instead en anglais qui signifie contrairement. 

Pourtant, à l’instar de signifie : comme, à l’exemple de. En latin, instar désignait le poids placé sur une balance pour en assurer l’équilibre, ce qui explique l’évolution de son sens vers « de valeur égale », puis de « ressemblance ». 

N.B. Comme cauchemar, ce mot est un des rares qui se finissent en ar et non pas par un d ou un t. 

À l’instar de Grincheux, il passe sa journée à ronchonner. À l’instar des grands aventuriers, cet homme n’a peur de rien. Mais : Contrairement à son père, qui se lève à l’aube, il préfère les grasses matinées. Contrairement à Don Quichotte, Sancho Pança est plutôt grassouillet. 


Sous l’emprise ou sous l’empire ?   

Sous l’empire de la drogue depuis plusieurs semaines, il s’est retrouvé sous l’emprise du gourou. 

La différence est assez ténue. Selon l’Académie française, une emprise ou « ascendant intellectuel ou moral », ne peut être exercée que par une personne : un maître, un gourou, un meneur, un bourreau… 

En revanche, on peut être sous l’empire de l’alcool, de la drogue, de l’émotion, de la colère, de la passion, de la jalousie, d’un pouvoir magique, etc. 

Elle vivait sous l’emprise de sa mère. Il peignait souvent sous l’empire de l’alcool. 


Somptuaire ou somptueux ?

  

Somptuaire est un adjectif qui signifie : relatif aux dépenses. Dans la Rome antique, il existait une loi somptuaire qui renseignait sur les dépenses.  En latin, sumptuarius désignait les dépenses auxquelles les lois somptuaires entendaient précisément s’attaquer. 

Ce serait donc un pléonasme que de parler de « dépenses somptuaires » ! En revanche, on peut avoir des projets somptuaires (des projets de dépenses) qui ne soient pas forcément somptueux ! Quelle transition pour en venir à somptueux

Je ne m’attarde pas sur cet adjectif que tout le monde connait bien : un palais somptueux, une robe somptueuse, etc. Pour ne pas se tromper en cas de doute : Si ça rime avec luxueux, c’est somptueux !     


Avatar

   

Les trois dictionnaires auxquels nous nous référons habituellement, Le Larousse, le Robert et le dictionnaire de l’Académie française considèrent que l’emploi de avatar pour désigner une mésaventure, un évènement fâcheux, est abusif. Cela vient certainement de la confusion avec avarie ou aventure.  

Ce terme trouve son origine en Inde (du sanskrit avatara) et peut être traduit par : incarnation divine, notamment chacune des incarnations de Vishnou dans la religion hindoue. Par extension, un avatar indique une transformation, un changement de sens. 

On pourra donc parler du dernier avatar que subit une institution déjà plusieurs fois réformée, ou des nombreux avatars qu’il y a eu dans la vie d’un homme politique. Mais il y a toujours une notion de changement. Une loi, par exemple, peut être votée après de multiples avatars (modifications). 

Il est vrai que l’usage de ce mot était peu fréquent avant la parution du film de James Cameron, il y a une douzaine d’années. Là encore, il s’agissait bien d’une métamorphose, d’une transformation.  Donc plutôt que de dire : « On a connu maints avatars au cours de ce voyage », préférez dire : « On a connu maintes péripéties au cours de ce voyage. »


Ingambe


                                                  Tartine une mémé ingambe !

Celui-ci n’est guère coutumier dans le langage courant, mais c’est juste un clin d’œil ! Savez-vous ce qu’il signifie ? Il vient de l’italien in gambe qui signifie littéralement : en jambes

Un vieillard ingambe est donc un vieillard alerte, contrairement à ce que l’on pourrait penser sous l’influence des mots invalide ou impotent !