le langage fleuri du capitaine Haddock


                                                              Hergé


Hergé, de son vrai nom Georges Remi (R.G.) né en 1907 à Etterbeek, à défaut de se passionner pour les études, passe son temps à dessiner. Ses premiers dessins paraissent dans la revue scoute de son établissement scolaire et plus tard (en 1923) dans la revue mensuelle des scouts de Belgique Le Boy-Scout Belge. Il est embauché par le journal Le Vingtième Siècle en 1925 et trois ans plus tard, il devient rédacteur en chef du Petit Vingtième, supplément hebdomadaire dédié à la jeunesse. C’est dans ce supplément que Tintin et Milou voient le jour en janvier 1929. 

Peut-on dire que Tintin est un boy-scout devenu reporter ? Certainement au vu des premiers dessins de Hergé. 

En 1930, sort le premier album des aventures de Tintin : Tintin au pays des soviets. Il en faudra sept de plus avant que ne surgisse le Capitaine Haddock dans Le crabe aux pinces d’or en 1941.

     

                                                                 Le capitaine Haddock


Mais d’où sort ce tempétueux marin ? 

Sa première rencontre avec Tintin est cuisante ! Haddock est alcoolique, violent et manque d’étrangler le jeune reporter. Ils deviennent pourtant les meilleurs amis du monde et ne se quitteront plus jusqu’au dernier album achevé, Tintin et les picaros, dans lequel son prénom est dévoilé : Archibald !   

Non content de lui affubler la panoplie du vieux loup de mer irascible (casquette, éternel pull bleu, barbe, pipe), Hergé le dote d’un répertoire d’injures abondant ! Aucune vulgarité dans ces tirades, juste des mots (dont beaucoup sont vieux ou inusités) sortis de leur contexte, ce qui leur donne une puissance drôlatique. Pour ceux qui se sont amusés à les compter, il n’y en aurait pas moins de 220 ! Petit zoom sur ses plus célèbres expressions : 


                                                  Tonnerre de Brest et Mille sabords !

   

Deux expressions qui proviennent du domaine maritime. 

Il existe plusieurs versions pour l’expression Tonnerre de Brest. 

Jadis, quand une flotte ou un bâtiment prenait la mer, on tirait un coup de canon, le coup de partance, et les Brestois entendaient alors le tonnerre de Brest

Mais c’était aussi les deux ou trois coups tirés du canon avoisinant le bagne en cas d’évasion (selon le nombre de forçats évadés) qui signalaient à la population que la chasses à l’homme, encouragée par une prime, était ouverte.

Une autre version de l'origine de cette expression l'associe aux coups de canons qui rythmaient l'ouverture et la fermeture des portes de l'arsenal jusqu'en 1924, date à laquelle la Marine nationale se dota d'une sirène et économisa ainsi 4500 francs par an de poudre !

Cependant, il semblerait que son origine soit plus ancienne et fasse référence au terrible orage qui s’abattit sur Brest dans la nuit du 14 au 15 avril 1718 au cours duquel la foudre tomba sur 24 églises à la même heure. Jusqu’aux années 1930, « tonnerre de Brest » ne faisait l’objet d’aucun débat, c’était juste le souvenir collectif de cet orage exceptionnel. C’est ce qui a conduit Bruno Calvès à effectuer des recherches sur l’origine « climatique » de l’expression dans les archives de l’Académie des sciences, et à livrer le résultat de ses recherches dans le mensuel « Histoire » d’avril 2019. 

Les sabords, quant à eux, sont des ouvertures carrées ou rectangulaires fermées par des volets, situées sur les flancs du navire et par lesquelles passent les tubes des canons. 

« Mille millions de mille sabords », « mille milliards de mille sabords », « mille millions de mille milliards de mille sabords » ou « mille milliards de mille milliards de mille sabords » selon le degré de sa colère ou de sa surprise, font partie des expressions favorites du truculent capitaine !

 


                                                    Bachi-bouzouk (des Carpates) !

  

Comparables à ce qu’étaient les hussards dans l’armée autrichienne au XVIIe siècle, ces cavaliers mercenaires de l’empire Ottoman ont peu de discipline et sont réputés incontrôlables. Littéralement, başıbozuk en turc signifie “sa tête ne fonctionne pas”. Dans la bouche du capitaine, un bachi-bouzouk( ou bachibouzouk) est donc un abruti, un crétin !   


                                                               Crétin des Alpes

  

Le premier sens du mot crétin est médical. Les personnes atteintes de crétinisme l’étaient par insuffisance thyroïdienne due à une carence en iode car ils habitaient dans les montagnes d’où il était absent. Il est mentionné pour la première fois dans l’Encyclopédie de Diderot, au milieu du XVIIIème siècle, comme étant "un imbécile sourd-muet avec un goitre descendant sur la poitrine". Ce n’est que plus tard, dans le dictionnaire de l’Académie française de1835, que le crétin apparaît comme étant une personne stupide, indépendamment de toute pathologie.   

Étymologiquement, il semblerait que le mot crétin apparût dans le Valais (région des Alpes) et serait la variation de chrétien : innocent. Cependant, tous les étymologistes ne sont pas d’accord sur cette explication euphémique. Certains d’entre eux pensent que ce mot vient de l’allemand, kreide (craie) ou du latin creta (signifiant craie aussi) à cause de la couleur blanchâtre de la peau des crétins. 

À noterSi vous voulez en savoir un peu plus sur le crétinisme, vous pouvez vous référer au livre de Antoine de Baecque « Histoire des crétins des Alpes ». 


                                                               Moule à gaufres !

  

On pourrait penser que le côté (peu) intellectuel de certains objets tels que le manche à balai, la pelle, la cruche, la meule ou le moule à gaufres ramène au petit QI de celui auquel on les compare. Mais que nenni !   

Au début du XIXe siècle, l’expression argotique et fort peu sympathique désignait un visage frappé par la petite vérole. Les cicatrices indélébiles que laissait cette terrible maladie sur le corps et le visage de ceux qui en réchappaient faisaient penser aux marques que laissait le gaufrier sur le biscuit. 

Plus tard, l’expression s’est raccourcie, et le seul mot de « gaufre » a suffit à insulter un « varioleux », puis par extension, un idiot ou un imbécile

Inutile de préciser que cette expression qui paraît de prime abord plus allègre que bachi-bouzouk, zouave interplanétaire, bougre de faux jeton à la sauce tartare, crétin des Alpes, jus de poubelle et bien d’autres, est en fait beaucoup moins guillerette qu’elle semble l’être… 


                                                           Bayadère de carnaval

   

Il est vrai que l’œuvre de Hergé a souvent été dénoncée comme colonialiste, raciste et misogyne. La refonte de ses albums pour être plus « politiquement correcte » avait commencée sous l’occupation et la maison d’édition Casterman lui avait demandé en 1946 de « blanchir » une mère et son bébé, le portier d’un hôtel et un gangster dans Tintin en Amérique. La pression de l’éditeur et les échanges qui en découlèrent furent animés. Voici d’ailleurs une des réponses de Hergé à Casterman : « Ils sont, dirais-je, de race indéterminée. On voit qu’ils ne sont pas de « chez nous », mais quant à savoir d’où ils sont, mystère… Le souhait de l’éditeur américain était : pas de Noirs. Et pas plus de bons Noirs que de mauvais Noirs. Car les Noirs ne sont ni bons ni mauvais : ils n’existent pas (comme chacun le sait aux USA) … ». 

Bref, tout cela pour dire que dans le dix-neuvième album de la série « Coke en stock », Hergé remplace « Fatma de Prisunic » par Bayadère de carnaval, une Bayadère étant une danseuse indienne sacrée, et à y être, il en profite pour supprimer Prisunic afin d'éviter tout problème avec la chaîne de magasins ! 


                                                                      Moujik

  

Étonnamment, le terme de moujik n’a pas soulevé des hordes de protestataires… Pourtant, un moujik est un paysan russe, souvent serf, dans la Russie du XVIe siècle. Il désignera ensuite un paysan russe pauvre, un « moins que rien » dans le jargon de haddock. 




Impossible de passer en revue toutes les expressions du capitaine Haddock ! Il y en a tellement, et toutes aussi inattendues les unes que les autres… 

Je pense à protozoaire (des êtres vivants unicellulaires responsables de nombreuses maladies, pas un compliment !), à zouave interplanétaire (soldat d’infanterie servant pour la plus grande partie en Afrique du Nord), à nyctalope (bien que sonnant « vulgaire » ce mot indique la capacité à voir dans le noir ou l’incapacité à voir le jour), à Ostrogoth (peuple qualifié de barbare par les Romains), au mérinos mal peigné (quand on voit la tête d’un mérinos, difficile de l’imaginer mal peigné !), à l’amiral de bateau-lavoir (plus dégradant dans la bouche d’un marin, il n’y a pas !), à tchouck-tchouck nougat (à priori un marchand qui ferait du porte-à-porte pour vendre du nougat), au bois-sans-soif (là, il savait de quoi il parlait !)... 

Bref, ce fut un plaisir de replonger dans les aventures de Tintin en compagnie du capitaine Haddock

Pour votre culture, sachez que Les Aventures de Tintin se sont vendues à plus 270 millions d'exemplaires dans le monde et ont été traduites dans plus de 110 langues et dialectes… et que Tintin a marché sur la Lune en 1953, soit seize ans avant Neil Armstrong.